Hommage à Francis Hallé

« Il y a bien longtemps, dans les années 1987, j’ai entendu parler de l’architecture des plantes, une discipline qui se développait dans un laboratoire de Montpelier avec un certain Francis Hallé. Ce scientifique avait de quoi attirer l’attention de la jeune chercheuse en biologie végétale que j’étais. Il avait des observations étonnantes : « Un arbre n’est pas un individu mais une colonie d’individus, avec des réitérations » ou encore « Dans son incontournable présence et sa complète altérité, un arbre est l’étrange gardien d’un temps qui n’est pas le nôtre » (extraits de l’Éloge de la Plante, 1999).

Il voulait prendre de la hauteur pour observer et réfléchir à l’objet de ses recherches… C’est pourquoi il avait créé le Radeau des cimes avec deux autres compères, Dany Cleyet-Marrel, pilote, et Gilles Ebersolt, architecte. Car c’est là-haut qu’il fallait aller pour décrypter la vie foisonnante des canopées des arbres tropicaux avec leur cohorte d’animaux, de lianes et d’épiphytes. Une fabuleuse aventure scientifique et humaine, où s’est embarquée toute une génération de joyeux scientifiques, il y a plus de 40 ans. Ce travail a, entre autre, inspiré le merveilleux film de Luc Jacquet Il était une forêt (2013). L’aventure va continuer avec l’Hélibulle et d’autres jeunes chercheurs.

 

« Rien n’est plus beau qu’une forêt primaire »

 

Je ne t’ai rencontré que bien plus tard. J’ai eu la chance de participer à l’aventure en Cinébulle au Gabon en 2019 avec Luc Marescot qui t’a mis en scène comme botaniste engagé et indigné dans le cadre de la réalisation de son film Poumon vert et tapis rouge.

Avec ton regard d’architecte et ton intime connaissance du végétal, tu as su démêler sous nos yeux émerveillés les lignes enchevêtrées des « forêts vierges » : parmi les 70 000 espèces d’arbres, tu as décrit 24 types d’architectures. Tu nous as légué des dessins d’une grande précision scientifique et d’une beauté remarquable, des traces d’observations fines et méthodiques réalisées tout au long de ta vie sur des milliers d’arbres dans des centaines de forêts tropicales. Ces trésors ont été publiés en intégralité par l’éditeur Muséo en 2016 dans trois fantastiques ouvrages hors normes. La beauté des plantes et des forêts est une de tes revendications fondamentales et j’admire cette posture qui n’est pas évidente dans le monde scientifique : « Rien n’est plus beau qu’une forêt primaire » ou encore « Je me demande si ma relation initiale aux arbres n’est pas d’abord esthétique plutôt que scientifique » disais-tu. Une autre de tes revendications est qu’il faut « foutre la paix à la forêt qui n’a pas besoin d’être gérée par l’homme ».

 

Un projet hors norme

 

Ton dernier projet, faire renaître une forêt primaire en Europe de l’ouest, est lui encore hors norme : protéger 70 000 hectares pour 700 ans ! Jean-Marie Hullot co-fondateur de notre fondation Iris avait compris ta vision et avait dit qu’il fallait y aller, car il savait que les utopies, les rêves, peuvent changer le monde. Eric Fabre, solide compagnon et bien d’autres passionnés ont été conquis et se sont embarqués pour cette nouvelle aventure. Une très importante association, l’Association Francis Hallé pour une forêt primaire, est maintenant au chevet de ce magnifique projet que notre fondation soutient.

En novembre dernier, je croyais pouvoir te revoir lors d’une conférence au festival de Montier en der où tu allais présenter cette fois encore la forêt primaire comme une nécessité sociétale en Europe. Jusqu’au bout tu as dit haut et fort que le peuple silencieux des forêts est notre avenir. Ton engagement pour les arbres t’a amené à te rapprocher des hommes, car en plus d’un grand scientifique, tu as été un humaniste. Merci pour l’espoir que tu nous donnes, merci pour l’inspiration ! Francis, nos chemins se sont croisés plusieurs fois. Ce fut un immense plaisir et un grand honneur de te rencontrer. A la place qui m’incombe, co-fondatrice de la fondation Iris, je serai là pour aider à préserver les forêts, avec des milliers d’autres citoyens. »

Françoise Brenckmann

 

En forêt Francis a toujours un crayon carnet à la main. Photos : F. Brenckmann