Dans les Abruzzes, comment les loups et les ours sont devenus un atout pour l’économie locale

Dans les montagnes des Abruzzes, en Italie, les habitants vivent au quotidien aux côtés des loups et des ours. Le secret ne réside pas dans l’absence de conflit, mais dans la mise en place de solutions pratiques, la fierté locale et une économie florissante fondée sur la faune sauvage. Dans le cadre du Projet Linving side by side, le photographe Staffan Widstrand  est parti à la rencontre de ceux qui ont choisi de partager leur territoire avec les grands prédateurs, documentant une expérience de coexistence devenue un modèle en Europe.

 

« Nous pouvons vivre avec les carnivores. La coexistence est plus que bénéfique – elle est benissimo. » Giovanni Saltarelli n’hésite pas une seconde. Debout près de ses chevaux et de son bétail à Pescasseroli, dans les Abruzzes, au centre de l’Italie, cet éleveur et restaurateur a passé sa vie à partager son territoire avec les loups et les ours. « Les loups et les ours ont créé de la richesse et favorisé le développement de notre territoire, explique-t-il. La faune sauvage est bénéfique à tous. »

Ce n’est pas la réponse que beaucoup de visiteurs attendent. Partout en Europe, les grands carnivores sont souvent perçus comme des symboles de conflit. Loups et ours sont au cœur de vifs débats politiques, opposant les défenseurs de la faune sauvage à certains agriculteurs et communautés rurales. Pourtant, ici, dans et autour du parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, nombreux sont ceux qui tiennent un tout autre discours. Non pas parce que la coexistence est facile, mais parce qu’ils ont passé des décennies à apprendre comment la faire fonctionner.

 

 

 

« Si le loup emporte ma chèvre, c’est de ma faute. »

 

À quelques vallées de là, Pietro D’Annessa, éleveur de chèvres de troisième génération, est tout aussi direct. « Sans chiens de protection, l’élevage de chèvres en montagne serait impossible, affirme-t-il. Si le loup emporte une de mes bêtes, c’est ma faute, pas celle du loup. » Cette déclaration peut paraître presque provocatrice sur un continent où les pertes de bétail monopolisent souvent les discussions sur les prédateurs. Mais pour D’Annessa, la responsabilité prime. « Je travaille dur et je n’ai jamais perdu de chèvres. »

 

 

La clé, c’est la prévention. Chiens de protection, clôtures électriques anti-prédateurs, bergers et vigilance constante font partie intégrante de la vie montagnarde depuis des générations. Claudio Di Domenico, éleveur et agriculteur de quatrième génération à Villetta Barrea, partage cette même philosophie. « Je suis berger. Le loup est une menace permanente, déclare-t-il. C’est l’une des créatures les plus intelligentes de la planète. Les humains le sont aussi. Nous pouvons trouver des moyens de vivre ensemble. J’accepte le loup. »

 

 

Le loup dans notre imaginaire

 

Peu de personnes ont autant réfléchi à la coexistence que Francesco Romito, vice-président de l’ONG Io Non Ho Paura del Lupo (« Je n’ai pas peur du loup »). Son organisation œuvre dans toute l’Italie pour aider les éleveurs à réduire leurs pertes grâce à un soutien concret. « Si les gens perçoivent les avantages de la faune sauvage, celle-ci survit mieux », affirme-t-il.

 

 

Aujourd’hui, le fonds de coexistence de l’organisation soutient 114 éleveurs en leur fournissant des clôtures électriques, de la nourriture pour chiens, des colliers GPS, des générateurs, des vaccins, des panneaux d’avertissement et des formations. Pour Romito, cependant, le défi n’est pas seulement pratique. Il est aussi culturel. « Il existe deux sortes de loups, explique-t-il. L’un vit dans notre imaginaire, l’autre dans la nature. Ils sont très différents. »

Le loup, dans l’imaginaire collectif, est souvent dangereux, mystérieux et caricatural. Le loup bien réel, soutient Romito, est simplement un animal sauvage qui tente de survivre. L’Italie abrite aujourd’hui l’une des populations de loups les plus denses d’Europe, estimée entre 3 500 et 4 000 individus. Il y a à peine cinquante ans, il en restait peut-être moins d’une centaine.

 

La faune sauvage, moteur économique

 

Les bienfaits de la coexistence sont visibles dans tout l’Abruzzes. À Pescasseroli, le guide naturaliste Umberto Esposito a bâti toute son activité autour des loups, des ours, des autres animaux sauvages et des activités de plein air. Avec sa société Wildlife Adventures, il accueille environ 2 000 visiteurs chaque année. « Nous employons quatre personnes à l’année et dix autres en haute saison », explique-t-il. « En 2025, notre chiffre d’affaires s’élevait à 600 000 euros. » Ces trois dernières années, son entreprise estime que les visiteurs ont généré près d’un demi-million d’euros de retombées économiques locales grâce à l’hébergement, la restauration, les commerces, les transports et les services.

 

 

La municipalité l’a bien compris. « Notre village de 2 000 habitants accueille chaque année entre 270 000 et 400 000 visiteurs », explique Daniela Gentile, conseillère municipale de Pescasseroli. « C’est de loin le principal moteur économique de la région. » Elle constate que le rapport à la nature a considérablement évolué ces dernières années. « Après la pandémie, l’intérêt pour la nature s’est fortement accru. La nature préservée est pour nous une source d’opportunités économiques. »

 

 

Vivre avec les ours

 

La même approche de coexistence s’applique à l’ours brun marsicain, une espèce en danger critique d’extinction que l’on ne trouve qu’en Italie centrale. Il ne reste qu’une soixantaine d’individus, ce qui en fait l’une des populations d’ours les plus rares d’Europe.

Les ours causent parfois des dégâts dans les vergers, les ruches et les exploitations agricoles. Au lieu de les éliminer, les organisations locales privilégient la prévention. « Nous finançons l’installation de clôtures électriques à l’extérieur du parc national, notamment dans les corridors fauniques entre les zones protégées », explique Serena Frau de l’ONG Salviamo l’Orso (« Sauver l’Ours »). « Nous travaillons avec les villages environnants et créons des communes engagées pour la coexistence avec les ours. »

 

 

Marco de Matteis, producteur de pommes, en est un exemple. « Les ours et les cerfs sont évidemment un défi, dit-il en haussant les épaules. C’est naturel, pas un problème. » Son conseil est simple : « Si vous tenez à votre verger, installez une clôture. »

 

Un laboratoire vivant pour la coexistence

 

Le parc national des Abruzzes couvre environ 500 kilomètres carrés, entourés de 800 kilomètres carrés de corridors fauniques et de zones tampons. Dans ce paysage vivent entre 120 et 150 loups, aux côtés d’ours, de cerfs élaphes, de sangliers, de chevreuils et de nombreuses autres espèces. Pour Luciano Sammarone, directeur du parc, la leçon est claire. « Le dialogue civilisé est toujours la solution », affirme-t-il.

 

 

Cela peut paraître simple. Pourtant, l’expérience des Abruzzes révèle un point important. Le véritable choix est de savoir si nous sommes prêts à investir dans la coexistence.

Dans le parc national, la prévention est considérée comme un investissement de long terme plutôt que comme une réponse d’urgence. Les chiens de protection sont soutenus. Les clôtures sont subventionnées. Les agriculteurs bénéficient d’une aide concrète. Le tourisme animalier est encouragé afin de créer des emplois et des revenus locaux. Les conflits n’ont pas disparu. Mais la coexistence n’est plus une idée abstraite. C’est une pratique quotidienne.

 

 

Et c’est peut-être pourquoi tant d’habitants des Abruzzes parlent des loups et des ours non pas avec crainte, mais avec un sentiment d’appartenance. Ils ne se contentent pas de survivre aux côtés de la faune sauvage. Ils construisent un avenir avec elle. « Il existe deux sortes de loups. L’un vit dans notre imagination, l’autre dans la nature. »

 

 

Photo 1. Panneau financé par l’ONG Salviamo L’Orso, dans le parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, en Italie. Il avertit de la présence d’ours dans les environs, afin de rappeler aux automobilistes de ralentir. Les collisions routières constituent une menace majeure pour les 60 ours marsicains encore en vie.

Photo 2. Des conteneurs à déchets à l’épreuve des ours, avec, assez amusant, de véritables empreintes d’ours dessus : un ours avait essayé de les ouvrir, mais sans y parvenir. Gioia Vecchia, parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, en Italie.

Photo 3. Village d’Opi, parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, en Italie.

Photo 4. L’éleveur de chevaux Giovanni Saltarelli, également propriétaire du restaurant Il Picchio à Pescasseroli dans le Parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie. « J’ai 15 chevaux d’une race ancienne et 15 vaches. Grâce au tourisme, nous pouvons désormais bien vivre. Mon restaurant est plus rentable et il finance l’exploitation agricole. La faune sauvage apporte beaucoup de bénéfices à nous tous. Nous pouvons vivre avec les carnivores. La coexistence est plus que bonne, elle est benissimo. Le loup et l’ours nous ont apporté de l’argent, du développement et de nouvelles constructions. Les habitants du coin ne mettraient jamais de poison, ce sont les réseaux de l’élevage subventionné qui cherchent à obtenir davantage de terres qui font cela. C’est une attaque contre l’idée même de coexistence. »

Photo 5. Cerf élaphe mâle (Cervus elaphus) à l’extérieur du village de Barrea, totalement détendu en présence des humains, grâce à 60 années sans chasse. Parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie.

Photo 6. L’éleveur de chèvres Pietro D’Annessa, dans son exploitation Zooristur : « Sans chiens de protection, l’élevage des chèvres en montagne serait impossible. Si le loup prend l’un de mes animaux, c’est ma faute, pas celle du loup. Je travaille très dur et je n’ai perdu aucune chèvre. » Village de Barrea, parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie.

Photo 7. Village d’Ortona dei Marsi, une « communauté amie des ours » (Bear Smart Community), parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, en Italie.

Photos 8 et 10. Claudio Di Domenico et Jessica D’Andrea, éleveurs de bovins et d’ovins depuis quatre générations à La Grancia di Sant’Angelo : « Je suis berger. Le loup représente toujours une menace. C’est l’une des créatures les plus intelligentes de la planète. Les humains le sont aussi. Nous pouvons trouver des moyens de vivre ensemble. J’accepte le loup. » Villetta Barrea, parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie.

Photo 9. Chiens de berger de la race Maremmano-Abruzzese à La Grancia di Sant’Angelo, parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie.

Photo 11. Francesco Romito, vice-président de l’ONG « Io Non Ho Paura del Lupo » (« Je n’ai pas peur du loup ») : « Si les gens peuvent voir les bénéfices apportés par la faune sauvage, celle-ci a davantage de chances de survivre. Notre ONG gère un Fonds pour la coexistence qui soutient aujourd’hui 114 éleveurs en fournissant des colliers GPS, de la nourriture pour les chiens, des générateurs, des clôtures électriques, des vaccins, des panneaux et des formations. Il existe deux sortes de loups : celui qui vit dans nos esprits et celui qui vit dans le paysage. Ils sont très différents. L’Italie possède aujourd’hui l’une des plus fortes densités de loups d’Europe, avec 3 500 à 4 000 individus. » Parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie.

Photo 12. Loup gris eurasiatique (Canis lupus), parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie. Individus captifs dans un enclos de réhabilitation à Civitella al Fede.

Photo 13. Village de Barrea, parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie.

Photo 14. Sanglier (Sus scrofa) mangeant des fleurs de colza, Pescasseroli, parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie.

Photo 15. Daniela Gentile, membre du conseil municipal de Pescasseroli : « Notre village de 2 000 habitants accueille entre 270 000 et 400 000 visiteurs par an. C’est de loin l’activité économique la plus importante de cette région. Nous sommes largement d’accord pour dire que le parc national est bénéfique pour le territoire. Il apporte de nombreux avantages. Après le Covid, l’intérêt pour le monde naturel a fortement augmenté. Pour nous, une nature préservée est une source d’opportunités économiques. » Parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie.

Photo 16. Des visiteurs venus observer la faune sauvage regardent un ours brun marsicain depuis un point d’observation à Gioia Vecchia, dans le parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, en Italie. Excursion organisée par Umberto Esposito, fondateur de l’opérateur d’écotourisme local Wildlife Adventures : « J’accueille environ 2 000 visiteurs par an, avec 4 employés à l’année et 10 personnes supplémentaires pendant la saison. En 2025, notre chiffre d’affaires s’est élevé à 600 000 euros. Au cours des trois dernières années, nous avons contribué à hauteur d’environ 480 000 euros à l’économie locale. »

Photo 17. Umberto Esposito, fondateur et propriétaire de l’opérateur d’écotourisme local Wildlife Adventures, dans une hêtraie protégée à l’extérieur de Pescasseroli : « J’accueille environ 2 000 visiteurs par an, avec 4 employés à l’année et 10 personnes supplémentaires pendant la saison. En 2025, notre chiffre d’affaires s’est élevé à 600 000 euros. Au cours des trois dernières années, nous avons contribué à hauteur d’environ 480 000 euros à l’économie locale. » Parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie.

Photo 18. Ours brun marsicain (Ursus arctos marsicanus), une sous-espèce locale de l’ours brun, à Gioia Vecchia, parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie. L’un des quelque 60 individus restants de cette sous-espèce.

Photo 19. Marco De Matteis, propriétaire et producteur de pommes de troisième génération, ainsi que producteur de cidre et de vinaigre de cidre avec l’entreprise Melagusto : « Les ours et les cerfs élaphes représentent un défi. C’est quelque chose de naturel, pas un problème. Si vous aimez votre verger, installez une clôture ! » Ortona dei Marsi, parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie.

Photo 20. Serena Frau, cheffe de projet au sein de l’ONG italienne « Salviamo L’Orso », montre l’une des clôtures électriques qu’ils ont contribué à installer autour d’un verger de pommiers afin d’empêcher les ours de venir se nourrir des arbres fruitiers. « Nous finançons des clôtures électriques lorsqu’elles se trouvent à l’extérieur du parc national, mais dans le corridor à ours situé entre les zones protégées. » Près du parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie.

Photo 21. Lumière du coucher de soleil à Gioia Vecchia, parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie.

Photo 22. Luciano Sammarone, directeur du parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie. « Nous avons entre 120 et 150 loups dans et autour des 500 kilomètres carrés du parc national, auxquels s’ajoutent 800 km² de corridors écologiques autour de celui-ci. En Italie, on estimait à 3 500 le nombre de loups en 2023. Le dialogue civilisé est toujours la solution. »

Photo 23. Les gardes du parc Luciano Vitale et Germano Palozzi, responsables de l’unité cynophile anti-empoisonnement du parc national, ici avec le chien berger allemand « Viking », un spécialiste de la détection de poisons. « Pour le chien, c’est un jeu. Lorsqu’il trouve quelque chose, sa récompense est de jouer avec la balle de tennis. » Parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie.

Photo 24. Bar del Lupo, Civitella Alfedena, parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise, Italie.